L'étudiant étranger
Je ne parle jamais de littérature mais un livre un jour m'a beaucoup marqué. Il s'agit de "L'étudiant étranger" de Philippe Labro. Je le conseille à tous les Erasmus ainsi qu'aux autres. Je vous livre ici un extrait du roman. Si vous voulez vous évader de "voici" ou de "France foot" sur les plages cet été, vous savez ce qui vous reste à faire.
"Je veux être américain comme eux, comme les freshmen (première année), les sophomores (deuxième année), les juniors (troisième année) et les seniors (dernière année), parce que je me dis que c’est la seule chance de survivre à l’immense solitude qui se profile devant moi. Ça m’exalte d’être là, dans cette vallée perdue de Virginie, sur ce campus si beau et si impeccable que j’en ai eu un coup à la poitrine lorsque je l’ai découvert ; ça m’exalte, parce que là-bas, loin, très loin, en France, mes frères ne le vivront jamais et les amis que j’ai laissés derrière moi, au lycée, au lendemain du bac philo, eux aussi ont raté cette formidable aventure. Alors je pense à eux très souvent - au début tout au moins - et ça me stimule, ça réveille en moi tout ce qui m’a toujours fait avancer malgré une timidité maladive, une pudeur farouche, des lambeaux de brume d’adolescent rêveur, silencieux, profondément concentré sur lui-même et sur ses gouffres. Mais c’est toujours : « les autres », « ils vont voir » qui m’ont poussé à des actions que je me croyais. incapable d’accomplir. Or, les « autres » ne sont pas ici dans le dorm, sur le campus. Je les ai quittés. Il me plaît d’imaginer qu’ils pensent à moi et qu’ils en meurent de jalousie douloureuse. Très bientôt, je les oublierai.
[…]
C’est l’« ailleurs » auquel tu as tant aspiré et sur quoi tu écrivais des pages et des pages redondantes sur tes cahiers secrets d’écolier. Alors, je me plonge dans cette rivière et je veux devenir comme les Américains que je côtoie, je change de peau.
Pourtant, au début, je ne comprends rien. Ce qui est dit autour de moi, les mots, les phrases, les expressions. Ce qui est fait, les gestes, les simulacres. Ce qui est porté, les vêtements, les couleurs. Tout est nouveau, à traduire. Ça fait peur et en même temps ça me soulève de bonheur, de désir. Mais comme je n’ai pas le courage ou l’honnêteté de dire à haute voix à ceux qui m’entourent : « Expliquez-moi », parce que je ne veux pas qu’ils me méprisent ou me négligent ou se moquent de moi, il faut que j’apprenne en faisant semblant d’avoir déjà tout compris. Cela signifie qu’il faut que je joue ma propre comédie, à l’intérieur de la comédie sociale du campus, des étudiants, de la petite ville, de l’Amérique silencieuse et profonde, l’Amérique tranquille des années tranquilles dont le président était un homme qui ressemblait à un père, cheveux blancs, front dégarni et lunettes cerclées.
Mais cela ne m’est pas pénible. C’est comme si j’apprenais une façon nouvelle de faire la brasse coulée ou si je devais, du jour au lendemain, écrire de la main gauche. J’avance à pas feutrés dans une couleur verte qui n’est peut-être pas le vert qu’on m’avait montré depuis que je suis un enfant. Si bien que je vis chaque instant de chaque jour dans un extraordinaire où la peur succède à l’émerveillement, et l’émerveillement à la peur. "